Son histoire

Les débuts

Trinidad et Tobago sont les dernières îles des caraïbes situées au large du Venezuela. Elles furent

colonisées par les espagnols, les français puis les anglais.

Les populations africaines, des esclaves affranchis amenés par les colons français et qui se sont installés à Laventille au milieu du XVIIIe siècle, cherchèrent à s’exprimer à travers la musique. Ils chantaient et pour s'accompagner, ils fabriquèrent des tambours. Mais ils faisaient de l'ombre aux défilés militaires qui s'estimaient singés. Les journaux s'en prenaient aux musiques des Antillais considérée comme "une répétition monotone et ennuyeuse de sons, rendue encore plus désagréable par sa portée, la vigueur musculaire du musicien et la très grande capacité de réverbération de l'instrument". Les tambours furent donc interdits.

Faute de pouvoir utiliser le tambour pour scander les kalindas, (chansons qui préfigurent les calypsos), et accompagner les combats de bâton (stickfights), les anciens esclaves se tournèrent vers le bambou que l'on trouvait à profusion dans les champs de canne à sucre.

Les hommes les coupaient les nuits de pleine lune pour les laisser sécher pendant une semaine ou plus, avant de les travailler. Chaque tige de bambou, selon qu'elle était destinée à devenir basse, fuller ou cutter, avait une taille différente. Pour jouer on pouvait, soit taper dessus avec des bâtons, soit les frapper sur le sol. Une bouteille à moitié remplie d'eau et frappée avec une cuillère ainsi qu'une rape grattée avec un morceau de métal venaient compléter le tout.

Le problème était que les bambous restaient fragiles et peu endurant quand on les frappait au sol. De plus, malgré la fin de l’esclavage au XIXème, les populations pauvres étaient toujours sous la domination britannique et les tambous bambous furent à leur tour interdits.

On ne sait pas si c'est à cause de ces restrictions constantes ou le sens d'une certaine économie que se développa ce qui devint un sport national : la récupération, qui gouverna les pratiques musicales des Trinidadiens afro-antillais. Les changements dans l'usage des différents instruments ne se sont fait que progressivement et en mêlant très souvent tambours, bambous et idiophones.

Dès la fin des années vingt on pouvait déjà lire, dans les journaux de l'époque, les plaintes de la bourgeoisie anglaise qui déplorait "the terrific din", le boucan de tous les diables produit par les orchestres lorsqu'ils défilaient dans les rues de Port of Spain. Déjà le son des orchestres de tamboo-bamboos s'était enrichi de percussions métalliques telles que boîtes de biscuit en fer blanc, réservoirs d'essence ou tout simplement couvercles de poubelle. Le vieux calypsonian Raphael de Leon rapporte à ce propos que "les concierges étaient obligés d'enchaîner les poubelles aux réverbères afin d'empêcher de jeunes voyous de les dérober à des fins musicales."

À la fin des années 30, ils devinrent des orchestres de percussions métalliques à part entière ou des "steel-bands".

 

Vint la guerre

En 1942 ou 1943, selon une légende, un jeune de Laventille nommé Winston " Spree " Simon, âgé de douze ans, prêta sa grande " timbale " en fer à un ami. Mais quand elle lui fut rendue, Winston constata que sa timbale avait été emboutie et était devenue concave : elle avait perdu sa tonalité spéciale qu'il aimait. Il commença à marteler l’envers de la timbale pour lui redonner sa forme d’origine et découvrit que ses coups correspondaient à des notes et à des tons différents. Il fabriqua alors le premier pan (casserole) à 4 notes. L’instrument d’abord rythmique devint mélodique.

Dès lors, les habitants de l'île durent trouver de nouvelles "matières" pour fabriquer leurs instruments

Or Trinidad est l'un des plus anciens pays pétroliers du monde. Les industries pétrolières et dérivées constituent les trois quart de son P.I.B.. A la recherche d’un nouveau moyen d’expression, la population utilisa les barils de pétrole usagés dans les décharges publiques comme des percussions. Et toujours, boîtes de conserves, à biscuits, poubelles métalliques ou casseroles enrichissaient les sonorités de ces orchestres de rues. Ainsi se formèrent des "Iron bands" , premiers ensembles de ce que l'on appellerait steel-drums plus tard.

 

Ellie Mannette, un ami de Simon, prit un baril de pétrole de 55 gallons usagé (qui sont la norme aujourd’hui dans la fabrication de pans). Il le martela pour lui donner une forme concave, le tailla, le fit chauffer pour renforcer le métal et lui donner une meilleure tonalité. Puis il martela l’envers du baril pour créer des notes convexes sur les surfaces concaves.

La fin de la seconde guerre mondiale constitua le détonateur d'une révolution musicale qui couvait depuis une dizaine d'années. Durant la guerre les Britanniques interdirent les fêtes de carnaval. Les jeunes gens qui avaient commencé à expérimenter le pan déploraient de ne pouvoir concrétiser leur découverte. "Si nous ne pouvons jouer, disait un membre du Hell Yard, à cause de cette foutue guerre, nous allons finir dans un asile." La police fit donc de fréquentes descentes chez les plus obstinés, qui finirent par renoncer à leurs prestations musicales.

Beaucoup d'entre eux vivaient chez leurs parents et étaient plus ou moins proxénètes en cette période de présence américaine. Ils claquaient beaucoup d'argent en vêtements, jeux et devinrent assidus du cinéma américain qui inspira de nombreux noms de steelband. Les panmen étaient considérés comme des voyous. Leur fréquentation était immédiatement associée à la pire débauche.

 

L'avènement

A l'annonce de la victoire de 45, toute l'île se retrouva dans la rue pour une formidable fête improvisée. Mais l'apothéose de cette histoire fondatrice fut probablement le concert que Winston Spree Simon donne en 1946 devant le gouverneur de Trinidad. On rapporte à ce propos que tous les Trinidadiens s'étaient déplacés pour l'occasion et que, sur les gradins de la Savannah, les descendants d'esclaves côtoyaient la bourgeoisie anglaise. Dans un silence respectueux, le géant barbu déposa sur un trépied de métal son unique instrument bosselé, et se mit à jouer un prélude de Bach puis le "God save the queen". L'extraordinaire silence qui suivit cette performance musicale fut sûrement la minute la plus longue de la vie de Spree Simon; mais lorsqu'il sentit monter de la foule cette gigantesque clameur qui aujourd'hui encore ne s'est pas éteinte, il sut alors que les bidons d'acier, symboles actuels de l' "âme" trinidadienne, avaient gagné leur titre de noblesse. Le pan, la casserole s'était imposé comme un instrument de musique à part entière qui aurait un jour les honneurs des plus grandes salles de concert du monde.

En 1947, Winston avait fabriqué un tambour comportant deux octaves sur la gamme diatonique.

 

Des pans à gammes chromatiques furent bientôt fabriqués. En 1951, le Trinidad All Percussion Steel Orchestra (TAPSO), qui réunissait 10 musiciens de renom dont Simon et Mannette, fut choisi pour représenter la Trinité au Festival of Britain à Londres. L’orchestre, qui avait augmenté le registre de ses pans en fabriquant des basses pour jouer les notes graves, a non seulement interprété de la musique caribéenne mais aussi des pièces classiques. Cette prestation fit connaître le pan au monde entier. Et l’orchestre fit une tournée en Angleterre et en France et joua à la radio et à la télévision de la BBC. Edric Conner, un musicien de TAPSO, envoya une lettre à ses proches disant ce qui suit : " Je ne veux entendre aucun Antillais dire que nous n’avons pas de culture ".

L'émergence et le développement des steelbands à Trinidad fut si important qu'au tournant de la prise d'indépendance à la fin des années cinquante, le People's National Movement (P.N.M.), le parti fondateur de la toute nouvelle République emmené par l'historien Eric Williams, s'appuiera stratégiquement sur les steelbands pour faire valoir l'originalité culturelle et identitaire d'un pays éclaté en deux îles très différentes et dont la composition ethnique rendait complexe toute idée d'unité nationale fondée sur l'égalité des communautés.

 

Aujourd’hui

Les " orchestres de bidons " se composent de quatre à cent-vingt musiciens. Certains d’entre eux ont plus de 300 instruments qui peuvent couvrir cinq octaves : du pan unique " ténor " (soprano) pouvant jouer entre 24 et 27 notes chromatiques à un ensemble de neuf basses à trois notes chacune qui est joué par un seul musicien. Les steel-bands interprètent des calypsos, du jazz, des pièces des Beatles en passant par Bach. Comme la plupart des instrumentistes ne savent pas lire la musique, ils apprennent par cœur leur partition. Ce qui représente un véritable exploit pour les pièces classiques comme l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini ou une fugue de Bach. Len " Boogsie " Sharpe est considéré à l’heure actuelle comme le meilleur paniste au monde. On le compare souvent au célèbre vibraphoniste de jazz Milt Jackson. Sharpe peut jouer d’un pan à l’envers et peut harmoniser sa propre mélodie avec une troisième baguette.

Il y a des pans qui sont accordés dans au moins 10 registres différents, chacun ayant son propre " pattern ". Certains fabricants de pans font préparer des steel-drums tout spécialement pour eux à partir d’un acier ayant une trempe spéciale. Un bon pan ténor chromé coûte plus de 750 dollars, et un orchestre complet, plus de 60 000 dollars. La plupart des grands steel-bands sont parrainés par des entreprises.

Malgré ce qu’il en coûte, il y a aujourd’hui plus de 190 steel-bands à la Trinité (dont la population est de 1,1 million), selon les répertoires sur l’Internet, et plus de 500 steel-bands dans une dizaine d’autres pays, dont 240 aux États-Unis et 130 en Suisse (où 70 % des instrumentistes sont des femmes). Les pans sont désormais fabriqués dans au moins neuf autres pays. Les orchestres steel-bands ont donné des récitals à Carnegie Hall à New York, au centre Kennedy à Washington et au Royal Albert Hall à Londres. Le " Premier Festival européen du Steel-pan " a eu lieu à Paris en mai 2000. Une conférence mondiale sur " la science et la technologie du steel-pan " a été tenue à la Trinité en octobre 2000. Le magazine Scientific American a publié un article sur la physique du steel-pan.

Des panistes dans le monde entier communiquent au moyen de l’Internet. Il existe des dizaines de sites, qu’il s’agisse de messageries électroniques, de pages individuelles sur les steel-bands ou de répertoires de steel-bands, d’accordeurs et de fabricants par pays.

Laventille revendique encore le titre de capitale du pan. Au moins 15 steel-bands ont des pan-yards (enceinte où ils s’exercent et laissent leurs instruments), dont les Desperadoes, l’un des steel-bands les plus anciens de la Trinité, qui a remporté à neuf reprises le concours Panorama qui se tient à Port d’Espagne à chaque carnaval. Lorsque Rudolf " The Hammer " Charles, innovateur du steel-band et pendant longtemps chef des Desperadoes, est mort en 1985, ses obsèques ont rivalisé d’importance avec celles du tout premier Premier ministre de la Trinité et Tobago, le bien aimé Eric Williams. Laventille a organisé son propre festival de steel-band pour attirer des touristes. Et il y a plusieurs années, le dessus des deux immenses citernes d’eau qui surmontent Picton Hill ont été peints couleur argent et ornés de notes de pan. Les plus grands pans du monde étaient ainsi créés.

 

 

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